Inconnus mais pas étrangers

Va à l’étranger comme chez ton ami
Et chez ton ami comme à l’étranger

Depuis longtemps nos langues
nous séparent
malgré les montagnes
les plaines
les rivières

que nous avons grimpées
traversées
longées

depuis longtemps nos dieux
nous séparent
malgré le désert
le ciel
la mer

que nous avons priés

Le pommier est-il l’étranger du pin
L’oranger, celui du chêne

Le reflet du peuplier dans la rivière
de Castille
est-il plus clair
que celui du bouleau

dans un lac de Finlande

la neige qui tombe à Odense
au Danemark
le jour de Noël

est-elle plus blanche

que celle qui tombe des rêves du
Touareg
à Bamako
le jour de l’Aïd

la lune que je contemple ce soir
dans l’hémisphère nord
est-elle plus ronde

que celle qu’on ne voit pas ce soir
dans l’hémisphère sud ?

Depuis longtemps nos langues
Nous attirent
grâce aux pains
aux chants

que nous partageons
autour de la même table

et la main qui m’ouvre le chemin
dans ce pays où je me perds

m’est plus proche
que celle qui menace
dans mon pays où l’on se perd

dès que de l’autre côté de la route
qui relie nos villages
nos quartiers

dans notre ville
de notre pays

ils font de l’inconnu
un étranger.

Yvon le Men (Une île en terre, les continents sont des radeaux, Ed. Bruno Doucey, 2016)

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