Mardi 19 mars 2019

« L’Homme-Joie »  de Christian Bobin

Dans L’Homme-Joie, vous écrivez dès les premières pages que « l’art de vivre consiste à garder intact le sentiment de la vie et à ne jamais déserter le point d’émerveillement et de sidération qui seul permet à l’âme de voir ». Pour y parvenir ne faut-il pas d’abord trouver quelque part la force de tourner le dos aux grandes injonctions du monde moderne, c’est-à-dire à ces verbes que vous énumérez si bien : « acheter, envier, triompher, écraser l’autre…? »

Il s’agit juste de faire un pas de côté, mais ce pas de côté fait que vous arrivez au paradis. Un paradis qui se trouve non pas ailleurs et demain mais ici et maintenant. Je vais dire une banalité mais le monde est d’une puissance terrible et mortifère. Chaque jour, chacun de nous l’éprouve. Après tout, nous ne sommes pas obligés d’obéir. Après tout, nous pouvons tout d’un coup nous réveiller. La vie est une chose extrêmement fragile et hors de prix. C’est un diamant. En venant vous voir, ici, à Paris, j’ai vu des gens couchés sur les trottoirs. Un peu plus loin, j’ai ouvert un livre que je venais d’acheter et je me suis surpris à le lire. Il faisait très froid dehors mais la lecture m’a offert une sorte de cabane, de protection. Ce n’est rien, n’est-ce pas, des phrases dans un livre, ou un plâtrier qui siffle un air de quatre sous ? Ce n’est rien. Mais si les planètes suivent leur cours et si la Terre est toujours sous nos pieds, c’est grâce à des riens comme cela.

Les esprits grincheux vont encore dire : « Vous êtes devenu mièvre, Christian Bobin… » Que signifie cet éloge des marguerites dans un pré, des planètes lointaines, du plâtrier qui siffle ?

Mais la réponse est très simple : nous n’avons que ça. Nous n’avons que la vie la plus pauvre, la plus ordinaire, la plus banale. Nous n’avons, en vérité, que cela. De temps en temps, parce que nous sommes dans un âge plus jeune ou parce que la fortune, les bonnes faveurs du monde, viennent à nous, nous revêtons un manteau de puissance et nous nous moquons de cette soi-disant « mièvrerie ». Mais le manteau de puissance va glisser de nos épaules, tôt ou tard… Non, je ne suis pas mièvre. Je parle de l’essentiel, tout simplement. Et l’essentiel, c’est la vie la plus nue, la plus rude, celle qui nous reste quand tout le reste nous a été enlevé. Je vais à l’essentiel. Je ne fais pas l’apologie de quelque chose qui serait simplet. La marguerite dans son pré, le plâtrier qui siffle, les planètes lointaines : voilà, au contraire, quelque chose qui est rude, émerveillant, parce que ces choses résistent à tout.

Mais cet état d’émerveillement est particulièrement difficile à atteindre, paradoxalement…

Oui, curieusement. Je crois qu’il faut chercher sans chercher. Cela peut venir de partout.

C’est donc du minuscule et de l’imprévisible ?

Oui. C’est cela que j’appelle la gaieté : du minuscule et de l’imprévisible.

(Interview de Christian Bobin dans la revue « L’Express »)

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